Espace, temps et réalité

Por • 22 oct, 2019 • Sección: Opinion

Pierre Sabatier

C’est dans notre interaction physique avec elle que nous percevons la réalité et que nous en construisons une représentation sensorielle. Celle-ci n’est pas la réalité telle qu’elle est, mais telle que l’interprète notre appareil sensoriel, compte tenu de ses performances. Cette image sensorielle subjective peut ensuite être dépassée par le raisonnement : l’investigation scientifique va s’efforcer de la dépouiller de tout ce qu’elle contient de subjectif et de concret afin d’en faire une représentation purement objective et abstraite, formulée en langage mathématique.

Comme déjà évoqué ci-dessus, l’image sensorielle subjective peut ensuite être dépassée par le raisonnement : l’investigation scientifique va s’efforcer de la dépouiller de tout ce qu’elle contient de subjectif et de concret afin d’en faire une représentation purement objective et abstraite, formulée en langage mathématique. Toutefois, aussi loin qu’on aille dans cette démarche, il n’est pas possible d’éliminer totalement l’empreinte de ses « conditions initiales », à savoir la présence au monde de l’observateur. Il convient dès lors de s’interroger sur cette présence au monde et sur la manière dont l’observateur perçoit la réalité, afin de tenter de distinguer ce qui est de l’un et ce qui est de l’autre. Notre perception, qu’elle soit visuelle, auditive ou autre, est de nature cinématographique, elle s’opère comme une succession d’images fixes. La somme de ces images constitue ce que nous appelons l’espace. C’est à dire que l’espace appartient à notre représentation du milieu extérieur et non au milieu extérieur. A ce titre, il n’existe pas en dehors de nous : ce n’est pas nous qui sommes dans l’espace, c’est l’espace qui est en nous – ce qui est dans l’espace, c’est notre représentation de nous-mêmes. Chaque image spatiale fixe nous reste présente au moins jusqu’à l’apparition de la suivante. Pendant cet intervalle, la réalité change de manière continue – mais séparées par un intervalle de temps nul. De là, on peut conclure que le blanc qui sépare deux images spatiales actuelles est un intervalle de temps. Dans ces conditions, l’espace représenterait la présence manifeste de la réalité à l’observateur – ce qu’il en perçoit – et le temps, sa présence non manifeste – ce qu’il n’en perçoit pas, mais qui lui est néanmoins présent. L’espace serait la dimension statique de notre représentation de la réalité, où tout objet apparaît au repos avec une forme et une position déterminées. Le temps serait sa dimension dynamique, où l’objet n’est jamais au repos et n’a pas de forme et de position déterminées (c’est pourquoi il ne peut pas donner lieu à représentation). C’est dans le temps que le mouvement a lieu. Mais le mouvement suppose la mémorisation du passé. Ce qui confirme que le temps, comme l’espace, n’existe que dans la conscience d’un observateur, dans sa représentation de la réalité et non dans la réalité. Celle-ci n’ayant pas d’instance de mémorisation, elle ne connaît pas de passé, seulement le présent instantané. Ce présent instantané se renouvelle de manière continue et disparaît à mesure. C’est pourquoi il ne peut y avoir de réversibilité du temps : le présent ne peut être remplacé que par le futur, s’il était remplacé par le passé, il serait remplacé par ce qui n’est plus, par le néant, la réalité cesserait d’être.

Une telle interprétation est-elle cohérente avec les données de la physique moderne ?

Commençons par la Relativité restreinte.

Soient deux observateurs en mouvement l’un relativement à l’autre. Pour chacun d’eux, le temps de l’autre est ralenti (et son espace comprimé dans le sens du mouvement). Mais son temps et son espace propres ne subissent pas de changement. Chacun d’eux est donc dans deux temps et deux espaces différents à la fois, le sien et celui de l’autre. Or les deux sont également légitimes, nous dit la Relativité restreinte. S’ils appartenaient à la réalité, il y aurait autant de réalités qu’il y a d’observateurs : le monde serait solipsiste. On ne peut échapper au solipsisme qu’en admettant que le temps et l’espace appartiennent à la représentation du monde de chaque observateur.

Continuons avec la Mécanique quantique.

L’objet quantique, on le sait, n’a un état et une position déterminés que lorsqu’il interagit physiquement avec l’observateur (avec son dispositif d’observation). Hors interaction, il est dans des états et des positions multiples, plus ou moins probables. Dans le premier cas, il se comporte comme une particule, dans le second, comme une onde. Dans le premier cas, il est dans l’espace de l’observateur, dans le second cas, il est dans son temps. Le « collapse de la fonction d’onde » n’est autre que le passage de l’objet quantique du temps dans l’espace. La dualité onde/particule n’est pas imputable à la réalité, mais à la manière dont nous la percevons. Quand le chat de Schrödinger est enfermé dans sa boîte, il n’est plus dans l’espace de l’observateur, il est dans son temps. Faute de pouvoir vérifier physiquement dans quel état est le chat, l’observateur calcule qu’il est dans un état également probable : mort et vivant. C’est seulement quand il ouvre la boîte et ramène le chat dans son espace, qu’il le trouve dans un état déterminé. Mais il a toujours été dans un état déterminé : ce qui a été modifié par l’ouverture de la boîte, ce n’est pas l’état du chat, c’est l’information de l’observateur sur l’état du chat, c’est sa représentation de la réalité qui, de temporelle et indéterminée, est devenue spatiale et déterminée. Dans le cas de l’expérience des fentes de Young, les particules se propagent comme des ondes. Elles sont alors dans tous leurs états possibles et sont réparties sur une certaine aire avec un certain ordre de probabilité. C’est seulement quand elles percutent l’écran récepteur qu’elles deviennent des particules, dont chacune est localisée en un seul point et est en un seul état. Dans le premier cas, elles sont dans le temps de l’observateur, dans le second, elles sont dans son espace. Il y a lieu de penser que le caractère probabiliste de la Mécanique quantique ne relève pas d’une mystérieuse propriété de la réalité, mais plutôt de la dichotomie spatio-temporelle de notre mode de perception.  

Pierre Sabatier

Nous avons reçu pour publication cet article de Pierre Sabatier(1), que nous remercions.

https://www.automatesintelligents.com/alyas/msite/view/ai/10558

 

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